Décoloniser les services: pour la fin de l’intégration forcée et la sécurité

Le rapport de la Commission Viens*, sur les relations entre les membres des Premiers Peuples et certains services, va être un miroir dans lequel il va être extrêmement difficile de se regarder.

Pour une fois, il ne nous sera plus permis de fermer les yeux en se disant que c’est du passé tout ça, qu’on n’a plus rien à se reprocher et qu’il faut passer à autre chose.  

Les gens y témoignent d’histoires récentes (survenues dans les 15 dernières années), troublantes et trop courantes pour qu’on se permette de continuer à faire semblant de rien.

On y relate des cas de violence, d’intimidation, de discrimination.

Il y a par exemple Mary-Ann, de Senneterre, qui a été retournée chez elle sans que des soins lui soient prodigués parce que le personnel du centre de santé ne la croyait alors qu’elle éprouvait des problèmes qui ont abouti à une crise cardiaque¹.

Il y a Marina, de Gesgapegiag, qui raconte avoir été droguée, battue et abusée une trentaine de fois, notamment par un ambulancier et un policier².

Il y a aussi Mélissa, de Sept-Îles, dont les 3 filles ont ont été attaquées par un groupe de cinq jeunes garçons blancs, qui s’est fait dire que non seulement il n’y aurait pas de poursuite, mais aussi que c’était de leur faute à elles³.

Pis il y a tous les enfants qui se sont fait arrachés à leurs racines, avec des impacts trop semblables à ceux laissés par les pensionnats, par une DPJ insensible aux particularités culturelles des Premiers Peuples⁴.

Y en a des centaines, des histoires comme ça. Et des pires.

Des histoires qui mènent à un bris total de confiance.  Des histoires qui font que les membres des Premiers Peuples sont désaffilié·e·s de nos institutions.  Des histoires qui se cachent derrière les statistiques alarmantes, par exemple sur les taux d’incarcération, de diplomation ou encore sur l’état de santé⁵.

Le rapport Viens va répéter, avec raison, des recommandations déjà faites dans d’autres rapports de d’autres commissions, et bien des appels à l’action lancés directement par les communautés autochtones depuis longtemps, qu’on a jusqu’à maintenant choisi d’ignorer.

L’une de ces recommandations est qu’on s’éduque, au sujet de l’histoire, des séquelles transgénérationnelles des pensionnats, de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, des traités, des droits des Premiers Peuples et des enseignements et pratiques autochtones.

D’adapter les services en est une autre.

Il y a beaucoup de pouvoir, dans la prestation de services.  Et ça a des impacts auxquels on pense pas.

La sécurité culturelle

On pourrait faire l’exercice aussi bien avec la justice ou l’éducation, mais prenons le système de santé et services sociaux, pour voir.

Entre les enfants qui voyagent seuls en avion-ambulance⁶, le gars qui a été obligé de s’enfuir de l’hôpital avec la dépouille de son père pour pouvoir l’enterrer selon leurs valeurs⁷ et les patient·e·s sans carte soleil qui se font renvoyer sans soins de certains hôpitaux avec des conséquences graves⁸, on voit clairement qu’on y reproduit les comportements discriminatoires, qu’on y nie constamment les distinctions culturelles, et qu’on s’y base sur des préjugés.

Moi, par exemple, au-delà des nombreuses critiques que j’aurais à formuler sur le système de santé et les récentes réformes, y a toute une liste de choses que je prends pour acquises quand je vais voir un·e professionnel·le de la santé:

  • pouvoir détailler mes symptômes, me faire apprendre que je suis malade et me faire dire ce que je dois faire pour me soigner dans une langue que je maîtrise bien
  • rencontrer quelqu’un qui connaît au moins l’existence de ma culture et ne pas avoir à constamment expliquer mon identité
  • me reconnaître au moins un peu dans les campagnes de prévention qui ornent les murs
  • me faire donner des recommandations pertinentes en lien avec ma réalité, par exemple à mon alimentation, aussi bien si elle est végétarienne que si elle inclut de la nourriture traditionnelle
  • que la bureaucratie ne soit pas solidement figée autour d’une culture qui n’est pas la mienne et qu’on me permette au besoin de me sentir en sécurité avec des choses aussi simples que de laisser des membres de ma famille être présents lors d’examens
  • que les plaintes que j’ai à formuler soient entendues et prises en considération

Si c’était pas de ça, j’irais pas à la clinique, au CLSC ou à l’hôpital. J’en aurais plus peur que de ma toux rauque ou de mes palpitations cardiaques.  Je serais pas non plus sensibilisée par des campagnes de prévention qui ne s’adressent visiblement pas à moi, pis j’écouterais pas des recommandations qui me demandent de trahir qui je suis.  

Je serais en danger.  Pis je finirais par m’ajouter aux statistiques.

Je prends tout ça pour acquis mais ce sont des privilèges qui ne s’étendent pas aux membres des Premiers Peuples, à qui on demande de s’adapter à notre culture ou d’en assumer les conséquences. Que ce soit intentionnel ou non, le résultat est l’intégration forcée, et c’est pas mieux que l’assimilation planifiée.

C’est à ça que la sécurité culturelle s’attaque.

La sécurité culturelle, c’est ce qui arrive quand on met fin aux pratiques qui dévalorisent et déracinent l’identité culturelle et la capacité de bien-être d’un individu.  C’est ce qui arrive quand on prend conscience du pouvoir inhérent à la prestation de services et qu’on réagit à la discrimination institutionnelle. C’est ce qui arrive quand on prend en compte les savoirs et pratiques autochtones dans la mise en place de services⁹.

Dans le système de santé comme ailleurs, ça implique beaucoup de concertation en plus du partage des connaissances, compétences et pratiques. Faut être conscient des valeurs et conceptions culturelles qui influencent consciemment ou non nos comportements. Faut examiner nos politiques, procédures et pratiques et lever les obstacles qui empêchent de fournir les services appropriés. Quelque chose de beaucoup plus facile à dire qu’à faire, mais on a des pionniers à suivre. La clinique Minowé, par exemple, située dans le centre d’amitié autochtone de Val d’Or, offre un continuum d’interventions de première ligne culturellement adapté aux réalités autochtones et renouvelle la nature de la relation entre le ou la patient·e et le personnel spécialisé¹⁰. Elle a réussi, dans des conditions adverses, à considérablement augmenter l’accès aux soins pour les gens qu’elle accompagne.

Une question transversale

On pense beaucoup la question autochtone en silo.

Un chapitre dans un programme politique, un chapitre dans un livre.

Il est temps de faire le prochain pas.  Faut développer le réflexe d’intégrer la question dans toutes nos réflexions. On ne peut plus réfléchir au système de santé sans penser aux cultures premières.  Ni celui d’éducation, ni celui de justice. Ni tout le reste.

Sources:

  1. Commission Viens : victime d’une crise cardiaque, mais retournée à la maison, Ici Abitibi-Témiscamingue, 12 avril 2018.
  2. Des femmes de Gesgapegiag espèrent témoigner à la commission Viens, Ici Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, 4 juillet 2018.
  3. Commission Viens : une mère raconte avoir été victime de discrimination de la part de policiers, Le Nord-Côtier, 16 mais 2018.
  4. Commission Viens : une ex-travailleuse sociale démissionne en raison de règles qu’elle juge discriminatoires, Ici Radio-Canada, 22 janvier 2018.
  5. Posca, J. (2018) Portrait des inégalités socioéconomiques touchant les Autochtones au Québec, IRIS.
  6. Avion-ambulance: les enfants d’abord et seulement les enfants, Le Devoir, 4 mai 2018.
  7. Un Mohawk quitte l’hôpital avec la dépouille de son père, Le Soleil de Châteauguay, 15 février 0218.
  8. Femme autochtone refusée : le CUSM enquête, Ici Radio-Canada, 26 juillet 2017.
  9. Lévesque, Carole (2017) La sécurisation culturelle: facteur de changement social, présenté à la Commission Écoute Réconcialiation Progrès, disponible ici.
  10. https://www.caavd.ca/clinique-minowe.html

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