L’humilité d’écouter: conversation sur le racisme

«  Moi, je suis raciste », que j’ai dit.

« Non, non, non, t’as des réflexes racistes », que T. m’a répondu.

(T. c’est mon vrai ami.  De ceux qui me disent ce que j’ai besoin d’entendre plutôt que ce que je veux entendre. Depuis près de 20 ans.

T. est un Innu. Et un Québécois. Je les écris moi dans cet ordre-là, mais il n’y a pas de hiérarchie dans la véhémence avec laquelle lui est prêt à défendre les deux.)

En disant ça, je voulais dire que j’avais des préjugés, pis que je profitais quotidiennement d’un système érigé et maintenu à mon avantage.

En disant ça, il voulait dire que ça vaut quand même la peine de faire une nuance entre les personnes qui sont activement et consciemment racistes (comme celles qui vont faire des cris de guerre à des enfants qui jouent au hockey), et les autres.

Notre conversation portait sur les difficultés et la nécessité de parler de racisme avec des blanc·he·s.  Les événements des semaines précédentes nous avait rappelé à quel point le monde a vite tendance à se braquer, à se mettre sur la défensive et à invoquer un passé révolu (et en version édulcorée) tout en niant la réalité actuelle.  

Je pense que sa définition du racisme a été inventée tout spécialement pour nous permettre de se distancier des racistes crasses sans avoir besoin se remettre en question.  Mais il a la sagesse de son expérience, et a probablement raison qu’il est désormais essentiel de faire la distinction, si on veut pouvoir avoir une conversation.

***

Facque « j’ai développé des réflexes racistes ». Voici comment.

Le pouvoir de la socialisation

La socialisation, c’est le processus par lequel un individu apprend à vivre en société.  C’est l’ensemble des expériences variées qui font qu’on va inconsciemment reproduire des pensées, perceptions, expressions et actions. C’est aussi par la socialisation qu’on intériorise les normes et les valeurs.

Moi, mes expériences formatrices, je les ai vécues dans un système profondément raciste*. (Si cette affirmation te fais grincer des dents, je t’invite à essayer de m’expliquer pourquoi les conditions des membres des Premiers Peuples diffèrent tellement de celles du reste de la population en disant rien de raciste.  Si on ne croit pas à la supériorité d’un groupe, la disparité ne peut qu’être le résultat de discrimination systémique. Si ton réflexe est plutôt de tout mettre sur le dos du Canada, ben je t’invite à continuer à lire ce blogue).

Même en grandissant à trois coins de rue d’une communauté, j’ai eu bien peu de contact avec les membres des Premiers Peuples. J’avais donc que des représentations médiatiques, des blagues, des omissions, et l’opinion des autres, qui me renvoyaient des images vraiment tordues, pour m’influencer. J’ai intériorisé les préjugés: un autochtone, ça se pointe à l’heure indienne, ça boit trop pis ça réclame des droits sur le territoire à coup de barricades sur le pont Mercier. Ah pis ça paie pas de taxes pis ça coûte cher à l’État, ces paresseux-là. Pire encore, j’ai intériorisé des convictions: on se parle pas pis c’est ben correct de même, j’y perds pas grand chose, et ça va pas super bien mais je peux rien y faire.

Constamment renforcées, ces idées préconçues sont pratiquement impossibles à éviter. Je les ai absorbé bien inconsciemment, comme tout le monde.

Mes biais implicites et inconscients font que j’ai des réflexes racistes. Par conséquent, des fois, l’impact de mes actions ne correspond pas à mes pourtant bonnes intentions.  

C’est inévitable. Ça fait pas de moi une mauvaise personne.  C’est pas une question de bien ou de mal. Et surtout, c’est pas une question individuelle. Accepter ça me permet d’accueillir la critique avec une saine curiosité plutôt que de me mettre sur la défensive.

Le confort du déni

Quand tu grandis blanche dans un monde de blancs, tu penses que t’es la couleur par défaut pour un être humain. C’est les autres qui ont ça, des races.  C’est facile de penser que parce que moi, j’ai jamais senti que ma race importait, toi, tu devrais pas sentir que la tienne importe non plus. C’est tellement plus flatteur pour moi de croire que mes succès et échecs, pis les tiens, ne sont pas la conséquence de structures sociales, mais plutôt uniquement celle de nos personnalités et efforts respectifs, et que la couleur de notre peau n’est donc pas pertinente. Je pourrais passer toute une vie à assumer que tout le monde a ou peut avoir une expérience semblable à la mienne, pis accuser ceux et celles qui veulent avoir une conversation sur le sujet d’être eux-mêmes racistes (ou racialistes, comme le veut la tendance).

C’est vrai qu’il n’y a pas de fondement biologique au concept de race.  Mais la construction sociale autour de l’ethnicité influence profondément nos vies à tou·te·s de dizaines de façons. Prétendre que ce n’est pas le cas ne sert qu’à protéger un statu quo, puisqu’on s’interdit en la niant d’examiner et de changer la réalité.

Si c’est pas grave d’avoir des réflexes racistes, c’est un peu plus problématique de le nier.

C’est inconfortable d’être confrontée à un aspect de moi que j’aimerais mieux qui existe pas.  Pis ça implique que j’aie de sérieux efforts constants à faire pour être consciente de mes biais. Mais, sais-tu quoi, je suis pas fragile au point de pas être capable de le prendre, pis ça va continuer de bien aller pour moi.

Ce qu’on fait, par exemple en faisant taire la critique en criant à la censure ou en déchirant nos chemises pour des statues, c’est de rendre ça tellement désagréable de nous parler de nos torts ou nous confronter que plus personne ne s’en donnera la peine. Je vois pas trop le genre de relation qu’on peut espérer développer dans ces circonstances-là. Rien qui en vaille la peine. Rien qui va s’approcher de l’égalité.

À ce point-ci, c’est si rare, que s’asseoir, écouter, pis pas juste continuer comme si on n’avait rien entendu, ça serait rien de moins que révolutionnaire.

Parce qu’on perd en fait beaucoup collectivement à ne pas côtoyer de plus près les membres des Premiers Peuples, et parce qu’il y a en réalité tant de choses qu’on pourrait faire pour changer les choses, on a tout à gagner à avoir et ravoir cette conversation-là. Jusqu’à ce qu’on la réussisse.

*avant qu’on ne le souligne:  évidemment qu’il y a des préjugés contre les blanc·he·s aussi, mais si t’as pas le pouvoir institutionnel pour transformer tes préjugés en système, c’est pas du racisme, puisque l’impact est contextuel et temporaire

Création sans titre

Votre commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *