C’était hier qu’avait lieu le lancement officiel de l’année internationale des langues autochtones.
L’Assemblée générale des Nations Unies essaie d’attirer l’attention du monde entier sur les risques de disparition auxquels les langues autochtones font face et de souligner leur importance, pis ça serait l’fun que ça marche.
Pour l’occasion, plusieurs chefs du Québec et du Canada ont réclamés que plus d’efforts soient faits¹ et un député a fait la toute première allocution en eeyou (cri) à la Chambre des communes à l’aide du service de traduction simultanée qui n’a été mis en place qu’en décembre dernier².
Les statistiques sont accablantes: il est estimé qu’environ la moitié des 6 000 langues parlées dans le monde aujourd’hui disparaîtra au cours du 21e siècle. Ça donne en moyenne une langue qui meurt à toutes les deux semaines. Près de 500 d’entre elles ont déjà moins de 100 locuteurs et locutrices³.
Les raisons derrière ce déclin sont multiples. La colonisation résulte évidemment en une assimilation culturelle, alors que les facteurs démographiques, les forces économiques et les médias de masse ou sociaux continuent d’affecter les choix linguistiques (des causes que les défenseurs du français au Québec reconnaîtront).
Et pourquoi il est impératif d’agir promptement pour préserver ou augmenter le nombre de locuteurs et locutrices? Parce que chaque langue renferme une façon de percevoir le monde développée et perfectionnée pendant plusieurs milliers d’années. Parce que la langue change la façon de penser, d’interpréter les événements et de transmettre les savoirs. Parce qu’avec chaque langue vient une manière de raisonner, de raconter des histoires, de s’obstiner, de faire des jokes, d’expliquer le monde, et de cruiser. Et parce que toutes ces nuances des visions du monde propres aux Premiers Peuples se perdent lorsqu’elles sont traduites en français ou en anglais.
Au Québec, différentes organisations mènent de front la lutte pour la survie des langues autochtones. L’Institut Tshakapesh, par exemple, travaille depuis 40 ans à la préservation, la valorisation et la transmission de l’Innu-aimun (langue innue). Le Centre de la formation et de la main d’oeuvre de Wendake a quant à lui mis en ligne un dictionnaire de wendat en 2017, alors que la langue ne comptait plus qu’une poignée de locuteurs et locutrices, et encore.
Le Canada, de son côté, adoptera d’ici quelques semaines un nouveau projet de loi pour s’attaquer à la situation. Tant mieux s’ils me font mentir, mais le gouvernement du Canada nous a habitué à des gestes symboliques sous-financés, alors qu’il est dénué de sens de reconnaître les droits des langues autochtones sans fournir les moyens de les exercer dans un contexte moderne.
Ce sera une tâche complexe de renverser la tendance: il faut mettre en place une variété de mesures concrètes. Et il faut avoir la volonté de bien les financer (même l’atteinte éventuelle de l’indépendance financière des communautés ne libérera pas le gouvernement central de toutes responsabilités).
L’éducation
Si le rôle destructeur des pensionnats est désormais reconnu, l’équivalent moderne est souvent négligé: le français et l’anglais demeurent les langues principales d’enseignement aux enfants autochtones, et la présence est mandatoire.
Pour commencer à se décoloniser le système, au moins deux droits importants doivent être reconnus par la constitution du Québec:
- le droit pour un parent autochtone d’éduquer ses enfants dans la langue (ancestrale ou non) de son choix;
- le droit des peuples de décider des méthodes utilisées pour transmettre les connaissances et les langues aux enfants de leur communauté.
Il faut ensuite financer les écoles et programmes:
- de façon à en assurer une qualité égale à celle qui est offerte en français ou en anglais;
- sans regard à ce que les écoles soient dans une communauté ou non (toute tentative de restreindre l’étendue de l’obligation de financement de l’éducation seulement aux enfants qui habitent les communautés ignorerait la réalité démographique que plusieurs autochtones n’habitent pas les communautés et ne l’ont jamais fait);
- en favorisant les écoles d’immersion, qui sont les seules à pouvoir produire des personnes qui parlent les langues assez couramment pour pouvoir les enseigner aux générations suivantes⁴.
Les services
En se basant sur l’idée que la majorité des membres des Premiers Peuples est bilingue, voire trilingue, on estime qu’on n’a pas besoin d’offrir des services dans les langues autochtones à l’extérieur des communautés (et bien souvent à l’intérieur).
C’est une condamnation à mort de ces langues.
La beauté d’une langue et même la fierté de ses origines ont leurs limites quand vient le temps de la revitaliser. C’est peut-être trop demandé que ce soit nécessaire, mais il faut au moins que ce soit possible de vivre dans ces langues, si on veut assurer leur survie⁵.
Et ça commence évidemment par les services publics. Les différents organes du gouvernement (corps législatif, bureaux de services, écoles, tribunaux, établissements de santé, etc) doivent être en mesure d’offrir des services dans toutes les langues s’ils sont centralisés, ou dans la langue locale s’ils ne le sont pas. C’est le cas par exemple dans les Territoires du Nord-Ouest, où 11 langues ont un statut officiel depuis 1984⁶. (Le statut en tant que tel n’est pas nécessaire pour assurer la survie d’une langue, et surtout, il n’est pas assez en soi pour la revitaliser, mais faire des langues autochtones des langues officielles serait une reconnaissance symbolique sans doute appréciée.)
Les autres avantages non négligeables de la prestation de services seraient de créer un nombre important d’emplois pour les locuteurs et locutrices au sein de la fonction publique, en plus de faire un pas vers la sécurité culturelle (dont on a discuté ici et qui devrait aussi être un droit reconnu par la constitution) pour prévenir la désaffiliation des membres des Premiers Peuples de ces services, notamment ceux de santé.
Les ressources
Une fois que c’est possible de parler une langue, faut aussi que ce soit pratique.
En ce sens la croissance est mieux que la simple préservation. Si les réalités qu’une langue décrit sont disparues de la vie quotidienne et qu’elle est incapable de nommer des réalités qui n’ont pas toujours existé (nouvelles technologies, réalités urbaines, etc), elle ne reprendra pas de vigueur. On va se demander pourquoi apprendre une langue dans laquelle un mot sur cinq doit être prononcé en anglais ou en français⁵.
Les langues autochtones méritent donc qu’on finance adéquatement un institut linguistique qui permettra de les tenir à jour, mais qui pourra aussi s’occuper de donner de la formation, de faire de la recherche et d’offrir du soutien technique aux différentes initiatives qui travaillent pour la revitalisation des langues sur le terrain.
La toponymie
C’est une façon non seulement de donner le respect qui est dû, mais aussi de cesser d’invisibiliser les Premiers Peuples. Il y a un minimum d’efforts à faire pour apprendre les noms des lieux et les afficher.
Je vais me servir d’un exemple: Kabir Kouba, ou «la rivière aux milles détours». C’est:
- un nom qui va à merveille à cette rivière extrêmement sinueuse (surtout qu’elle a depuis été redressée à plusieurs endroits) qui traverse, et retraverse, la ville de Québec;
- une incursion dans le mode de pensée des Premiers Peuples et dans leur relation à leur environnement;
- un nom objectivement plus cool que celui qu’on lui a donné.
(Parce que on l’appelle plutôt la rivière St-Charles. J’ai même pas envie de googler pour savoir c’est qui St-Charles.)
Le cercle vertueux
Donc.
L’éducation assure la transmission intergénérationnelle.
La prestation de services assure la possibilité d’évoluer dans sa langue au quotidien.
L’institut assure l’actualisation des langues ainsi que la vitalité des différentes initiatives.
La toponymie assure la visibilité, l’omniprésence et la normalisation des langues autochtones dans les vies de tout le monde.
Et toutes ensemble, ces mesures augmentent le prestige des langues ancestrales.
Puis, les langues favorisent la transmission de tous les aspects de la culture aux générations futures, incluant l’histoire, la tradition orale, la philosophie, les systèmes d’écriture et les noms des communautés, des lieux, et des personnes.
Puis ces cultures fortes favorisent l’utilisation des langues.
Puis les langues renforcent les institutions (politiques, légales, économiques, sociales et culturelles) distinctes.
Puis le renforcement de ces institutions favorise l’utilisation des langues.
Vous voyez le tableau.
C’est pas simple. Mais c’est possible. Et il est minuit moins une.

Sources:
1 Ici Radio-Canada, Année internationale des langues autochtones: plus d’efforts réclamés, 28 janvier 2019.
2 Ici Radio-Canada, Un premier discours en langue crie aux Communes, 28 janvier 2019.
3 Miroslav Černý (2010) « Language Death versus Language Survival: A Global Perspective » dans Beyond Globalisation: Exploring the Limits of Globalisation in the Regional Context, pp. 51-56.
4 Lorena Fontaine, David Leitch, Andrea Bear Nicholas et Fernand de Varennes (2017) What Canada’s New Indigenous Languages Law Needs to Say and Say Urgently.
5 Siyanda Mohutsiwa (2013) Language survival, some harsh truths.
6 CBC News, Justin Trudeau’s proposed Indigenous languages act will need teeth to succeed, 16 décembre 2016.