À ce jour, les employés des différents aéroports des villages nordiques refusent de desservir les avions qui n’appartiennent pas à leur compagnie, Air Inuit. Une seule fois, j’y suis allée en avion nolisé. C’est le capitaine lui-même qui a déchargé nos bagages pendant que son co-pilote s’occupait de faire le plein et que les employé·e·s les regardaient les bras croisés. Je leur ai envié leur audace.
Les Inuit du Nunavik n’ont de leçon de fierté à recevoir de personne.
En 1977, pour en donner un autre exemple, lorsqu’avec la loi 101, le français a été reconnu comme seule langue officielle, les Inuit ont refusé qu’on leur impose de devenir francophones. Ils ont fermé les bureaux du gouvernement provincial, mis le drapeau québécois en berne et ordonné aux fonctionnaires québécois de quitter leurs communautés. La loi a été modifiée pour reconnaître l’inuktitut.
Dans Contre le colonialisme dopé aux stéroïdes: le combat des Inuit du Québec pour leurs terres ancestrales, Zebedee Nungak raconte son expérience de négociateur de la Convention de la Baie-James et du nord du Québec (CBJNQ). C’est la première fois qu’on a droit à cette perspective de l’histoire.
Pour les indépendantistes qui limitent leur réflexion à clamer qu’il existerait une «alliance naturelle» entre autochtones et francophones parce qu’il y a jadis eu une alliance militaire, je souligne ici l’impression qu’a jusqu’à maintenant laissé le mouvement indépendantiste derrière lui à partir de trois extraits tirés du livre de M. Nungak.
« Le territoire, oui, les gens, non. »
C’est ainsi que Zebedee Nungak résume l’attitude du Québec envers le Nunavik et ses habitant·e·s.
En 1912, une loi de trois pages, la Loi concernant l’agrandissement du territoire de la province de Québec par l’annexion de l’Ungava, a fait exactement ce que dit son nom. Le gouvernement du Québec n’a évidemment pas bronché, mais n’a pas cru bon de s’enquérir de ce qui se passait sur cette nouvelle parcelle de territoire ou de s’y déplacer non plus.
En 1936, la Compagnie de la Baie d’Hudson a demandé au Québec d’être remboursée pour l’aide sociale qu’elle a dû fournir elle-même aux Inuit pendant la grande dépression, vu le désintérêt total du gouvernement provincial face à la misère des habitant·e·s du nord. Le Québec n’allait quand même pas verser un sou à ces «indiens» qui relevaient du Canada, alors la cause s’est rendue en Cour suprême, où le Québec a gagné.
Finalement, parce qu’ils entendaient bien exploiter le territoire, des représentants du Québec sont allés dans ce qu’ils appelaient le Grand Nord pour la toute première fois en 1964, soit 52 ans après que le territoire ait été annexé à la province sans l’assentiment de ses citoyen·ne·s.
Le premier ministre libéral, Jean Lesage, y a envoyé son ministre des Ressources naturelles, René Lévesque.
La première nouvelle que Lévesque avait à annoncer à la population qui n’avait évidemment pas été consultée était que le territoire s’appelait désormais le Nouveau-Québec. Il a aussi imposé des noms en français aux communautés et aux sites géographiques importants, malgré qu’ils avaient déjà des noms en inuktitut et en anglais.
Parmi les plus inexplicables, Kangiqsujuaq est devenu Maricourt, Kangirsuk est devenu Bellin et Kangiqsualujjuaq est devenu Port-Nouveau-Québec.
Pour ajouter l’insulte à l’injure, Lévesque utilisait incessamment le slogan «Maîtres chez nous», dans un endroit où non seulement aucun représentant du Québec n’était allé auparavant, mais également dans un endroit où il n’y avait aucune trace d’histoire, de langue ou de culture françaises. Ça a moyennement bien été accueilli, disons.
« Personne d’autre au Québec n’a eu à renoncer à l’essence de son identité pour obtenir l’accès aux services publics »
(Pour faire une histoire courte sur laquelle on élabore un peu ici, quand ils ont pris conscience qu’on construisait des barrages électriques à leur insu sur leur territoire, les Cris ont poursuivi le gouvernement du Québec et ont réussi à obtenir une injonction de la part du juge Malouf. Sa décision a été renversée quelques jours plus tard à cause de la prépondérance des inconvénients (c’est-à-dire que les intérêts d’une minorité ne peuvent l’emporter sur l’intérêt de la majorité) et les travaux ont repris, mais le gouvernement a ainsi été forcé de négocier avec les Cris et les Inuit.)
La CBJNQ inclut une clause d’extinction et de cession des droits (C’est une clause que continuent d’exiger les gouvernements comme un préalable à toute négociation des revendications territoriales. Alors qu’on (enfin, le Canada) renégocie constamment les traités qui nous lient à d’autres nations, on impose aux Premiers Peuples de régler la question une fois pour toute. «De nation à nation», mon oeil.). Elle prévoit aussi que les Inuit ne soient propriétaires que d’une infime partie du territoire et qu’ils n’aient pas de gouvernement autonome ou même semi-indépendant (les 14 communautés du Nunavik ont adopté en mars 2019 une résolution qui ouvre la voie à des négociations en ce sens avec le gouvernement fédéral). Dans l’entente de principe de 1974, une représentation parlementaire (dont on parle plus en profondeur ici) était assurée aussi bien à la Chambre des communes qu’à l’Assemblée nationale, mais cette clause n’a pas été retenue dans l’entente finale. Celle-ci ne traite pas non plus de la préservation de l’identité, de la langue et de la culture inuit.
Ce que comporte surtout la convention, c’est plusieurs chapitres sur l’octroi de services. Ceux-là mêmes que le gouvernement offre à tou·te·s ses autres citoyen·ne·s sans qu’ils ou elles n’aient à le quémander ou à sacrifier des droits. Après des décennies de vide sidéral, c’était même présenté comme un acte d’une grande générosité…
D’énormes concessions ont donc été faites en échanges de gains qui auraient dû aller de soi. Les dissensions et divisions que l’entente a créées au sein des communautés se font sentir encore aujourd’hui.
« La morale de cette histoire, pour les leaders inuit actuels et futurs, la voici: ne laissez jamais les séparatistes et le séparatisme vous intimider »
C’est ça l’impression qu’on laisse derrière nous. Celle d’être des intimidateurs de la même façon que le Canada l’est pour nous. On est loin de l’«alliance naturelle».
Les Inuit ne sont pas nécessairement pro-fédéralistes mais ne souhaitent pas non plus devenir citoyen·ne·s d’un nouveau pays qu’ils et elles n’auraient pas choisi, en plus d’y être un peu plus isolé·e·s de leurs frères et soeurs du Nunavut et du Labrador.
Ils et elles refuseront, avec raison, d’agir sous les exhortations d’étrangers, même pour obtenir quelque chose qui pourrait paraître avantageux.
C’est vital que tout projet qui leur sera proposé de co-construire fasse mention de l’identité, de la culture et de la langue inuit et soit assorti de ressources pour les préserver, en plus de laisser toute la souplesse nécessaire à l’épanouissement de l’autodétermination à un rythme dont ils et elles seront maîtres.
C’est un minimum, mais ce n’est pas un remède miracle. Une mauvaise première impression, c’est difficile à corriger.

Source: Nungak, Zebedee (2019) Contre le colonialisme dopé aux stéroïdes : le combat des Inuits du Québec pour leurs terres ancestrales, Éditions Boréale.