Une question de survie
On connaît tou·te·s cette histoire là dans les grandes lignes: à l’hiver 1536, sur les 110 hommes de l’équipage de Jacques Cartier, 25 ont succombé au scorbut et 40 autres sont dans un état désespéré, extrêmement faibles, les corps couverts de plaies, les gencives pourries et les dents déchaussées.
Jacques Cartier tombe alors par hasard sur Domagaya, fils du chef de Stadaconé (Québec), qui lui envoie deux femmes* pour cueillir les feuilles et l’écorce d’un arbre et lui indiquer comment les faire bouillir pour en faire un remède qui permettrait une guérison rapide. Ça a prit six jours pis pof, tout le monde était totalement guéri¹.
Cette arbre-là, appelé anneda, ou arbre de vie, par les occupants de la place, c’était, selon le consensus, le pin blanc², aujourd’hui utilisé comme symbole de reconnaissance dans l’image au haut de ce site, mais également depuis peu sur les armoiries de la ville de Montréal.
Cette anecdote illustre bien l’hospitalité des Premiers Peuples, qui était telle qu’ils et elles ont eu la générosité de partager avec les premiers colons des siècles d’héritage: des connaissances non seulement botaniques, mais aussi fauniques, géographiques et techniques (orientation en forêt, chasse, pistage, trappe, pêche sous la glace)³.
Peut-être que les colons auraient fini par survivre quand même, bien sûr, mais l’expérience aurait été considérablement plus ardue. Et le peuple québécois ne serait pas ce qu’il est s’il n’avait pas apprivoisé et vécu sur ce territoire précis. L’adaptation au nouvel environnement est un des principaux aspects qui a mené à la distinction d’avec la culture française.
Un territoire qui fascine et façonne
Le fleuve St-Laurent, par exemple, a carrément modelé la façon dont le territoire est habité. Le fait qu’il coule vers le Nord-Est a fait que la population s’est concentrée dans les alentours de Montréal où c’est plus clément et où on peut plus facilement faire du commerce. L’attachement et l’identification des Québécois·e·s au fleuve est palpable. La mobilisation pour sa défense est souvent très forte quand il est sous attaque, quand on veut par exemple le traverser avec un pipeline ou y faire de l’exploitation dans une pouponnière de bélugas. Pas étonnant, donc, que son image soit souvent utilisée pour représenter le Québec.
L’immensité du territoire a aussi considérablement marqué l’imaginaire Québécois. C’est difficile de concevoir l’étendue de notre pays de géants et ça fait rêver. C’est ça qui a poussé à la colonisation du Nord: « on va aller voir là-bas, ça va être mieux, on va être plus prospère, on va être plus libre». Elle nous a aussi donné les coureurs des bois, ces hommes qui ne rentrent pas dans le rang et qui ont besoin de grands espaces pour être heureux, chez qui on se reconnaît encore et qui existent toujours dans les chants folkloriques et dans bien d’autres représentations du Québec.
La nordicité fait également partie intrinsèque de la culture québécoise. C’est un des principaux mots que les Québécois utilisent pour rendre compte de leur identité. On n’a en fait pas le choix de tout concevoir en fonction du froid, on retrouve la nordicité dans plein de nos pratiques comme les sports de glisse, le hockey, les différents carnavals, on la retrouve dans les poèmes de Nelligan, de Miron, les chansons de Vigneault et de bien d’autres, dans les images de nombreux de nos peintres. On en parle énormément aussi. On l’aime, on la hait, mais c’est un fort point de convergence et d’appartenance⁴.
Un quotidien empreint
Au delà de l’utilisation du territoire, les fréquents contacts avec les autochtones ont contribué à transformer rapidement les valeurs et le mode de vie des colons³.
Tous ces transferts culturels n’ont pas résisté à l’épreuve du temps et l’impact de ces rapports a été restreint parce que 1) ce sont les femmes qui transmettaient la culture et qu’elles n’étaient pas autant en contact avec les communautés autochtones que leurs comparses masculins, qui n’étaient pas consignés à la maison à élever douze enfants, et, 2) le petit côté religion dogmatique a fait que les rituels associés à l’agriculture, à la pêche et à la chasse, la sculpture, la peinture, la musique, la danse ont parus un peu trop païens, voire issus directement des forces du mal⁵. Cela dit, plusieurs traces de cette influence subsistent encore aujourd’hui.
Elle se fait entre autres sentir dans le vocabulaire de la langue française telle qu’on la parle aujourd’hui. Évidemment, des milliers de noms autochtones de lieux ont été adoptés, bien que plusieurs aient été francisés avec le temps (une tendance appelée à se renverser sous peu avec les premières étapes annoncées de la fameuse réconciliation). Plusieurs autres mots désignent quant à eux des réalités bien spécifiques aux cultures ou à la faune et la flore d’ici: babiche (Mi’kmaq), iglou et kayak (Inuktitut), wawaron (Wendat), carcajou (Innu), ouananiche, achigan et maskinongé (anishnabe), etc. On a aussi droit à des expressions imagées comme « enterrer la hache de guerre » ou « fumer le calumet de paix » (toutes deux des vestiges d’une époque où on respectait les formes de diplomatie des Premiers Peuples)⁵.
Le contact a également eu une incidence sur l’aspect matériel, par exemple avec les raquettes et le canot, puis du côté alimentaire, plus notamment avec le sirop d’érable, à l’époque préparé par les femmes autochtones, mais qu’on s’est depuis approprié sans vergogne.
Les communautés autochtones ont aussi inspiré dès le départ, notamment grâce à leur stratification sociale plus flexible et moins hiérarchisée et à des processus de décisions plus rarement coercitifs, des attitudes et des comportements nouveaux, souvent au grand dam des Français qui continuaient de débarquer ici. Le Père Charlevoix, historien jésuite, a dit en 1744 de notre pays et de nos ancêtres:
« […] Nous ne connaissons point au Monde de Climat plus sain, que celui-ci. Il n’y règne aucune Maladie particulière; les Campagnes & les Bois y sont remplis de Simples merveilles, & les Arbres y distillent des Baumes d’une grande vertu. Ces avantages devraient bien au moins y retenir [dans la colonie] ceux, que la Providence y a fait naître; mais la légèreté, l’aversion d’un travail assidu & réglé, & l’esprit d’indépendance en ont toujours fait sortir un grand nombre de jeunes Gens, & ont empêché la Colonie de se peupler. Ce sont là, Madame, les défauts qu’on reproche le plus, & avec plus de fondements aux Français canadiens. C’est aussi celui des Sauvages. On dirait que l’air, qu’on respire dans ce vaste Continent, y contribue; mais l’exemple et la fréquentation de ses Habitants naturels, qui mettent tout leur bonheur dans la liberté & l’indépendance, sont plus que suffisants pour former ce caractère.»⁶
Tous ces éléments empruntés sont désormais souvent sortis de leur contexte et réinterprétés. Ils persistent sans qu’on en connaisse ou, effectivement, reconnaisse, leurs origines.
Pourtant, alors que les premiers colons français ont débarqué au Québec avec leur sentiment de supériorité matérielle, culturelle et spirituelle, avec l’intention de sortir les Sauvages des ténèbres, c’est jusqu’à un certain point, plutôt l’inverse qui s’est produit. Rien ne nous aura cependant débarrassé·e·s de l’esprit colonial qui habitait nos ancêtres. C’est celui-ci qui a pratiquement effacé les Premiers Peuples de notre histoire, sinon en tant que personnages à plumes folkloriques. Celui qui a tolérer les pires atrocités et qui nous permet encore de vivre au quotidien sans se préoccuper de la réalité actuelle des Premiers Peuples. Celui qui légitime le fait de méconnaître, voire mépriser la tradition orale et les autres coutumes des Premiers Peuples, notamment dans les services offerts par l’État. Celui dont il faut activement s’affranchir pour mieux continuer.
*oui, l’Histoire se souvient juste du nom du gars qui a envoyé les deux femmes pour partager leurs connaissances et faire la job…
Sources:
- Jacques Mathieu (2010) L’arbre de vie celui qui a guéri du scorbut l’équipage de Jacques Cartier, disponible à http://mondeautochtone.blogspot.ca/2013/04/larbre-de-vie-celui-qui-gueri-du.html
- http://www.atsenti.com/blogue/annedda-ultime-verdict/
- L’influence des Amérindiens sur les colons français disponible à http://www2.uqtr.ca/hee/site_1/index.php?no_fiche=2049&heip=1aa38a7d1f95701³756b7430a58b0e188
- Daniel Chartier et Jean Désy (dir.) (2014) La nordicité du Québec : entretiens avec Louis-Edmond Hamelin, Québec, Presses de l’Université du Québec.
- Denys Delâge (1992) L’influence des Amérindiens sur les Canadiens et les Français au temps de la Nouvelle-France, LEKTON, vol. 2, no 2, Automne 1992, pp. 103-191. Montréal, disponible à http://mondeautochtone.blogspot.ca/p/linfluence-des-amerindiens-sur-les.html
- Pierre-François-Xavier de Charlevoix, Histoire et Description Générale de la Nouvelle-France, Paris, Rollin, 1744, vol. 5, p. 252-254