J’en prendrais pas mal des demi-heures au téléphone avec M. Ghislain Picard, cofondateur de la Société de communication atikamekw-montagnais (SOCAM) et chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador depuis 1992. Je vous transcris les grandes lignes ici. (La conversation a été éditée pour en faciliter la compréhension).
L’autodétermination
Josianne Grenier (JG): On s’est parlé la première fois lors d’un panel sur l’autodétermination que vous avez fait conjointement avec Mme Viviane Michel de Femmes Autochtones du Québec.
À la période de question, je vous ai demandé comment vous évalueriez l’engouement des Premiers Peuples à participer au processus d’assemblée constituante que les deux partis indépendantistes proposent comme méthode d’accès à l’indépendance et, bien honnêtement, je m’attendais à ce que la réponse évoque des questions de méfiance ou du manque d’intérêt historique du mouvement indépendantiste pour la question autochtone, mais votre réponse, essentiellement, a été « on n’est pas prêt à avoir ces réflexions-là », « on n’est pas rendu là », en parlant aussi bien de l’indépendance du Québec que de l’autodétermination des Premiers Peuples, en soulignant aussi qu’il y avait des choses plus pressantes auxquelles il fallait d’abord s’attarder, comme les conditions socioéconomiques.
Ça a quand même ébranlé des croyances assez fondamentales chez moi. Surtout parce qu’il est démontré que plus les communautés s’approchent de l’autodétermination, plus leurs conditions socioéconomiques s’améliorent et plus le sentiment identitaire est fort, mais aussi parce que par exemple, avec l’affranchissement de la Nation Attikamekw de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), en plus de sa déclaration de souveraineté, ou encore avec le système de justice à Akwesasne qui comprend désormais une partie de système traditionnel, des mesures qui visent justement à améliorer les conditions économiques mais aussi à renforcer l’identité, peut-être, on constate quand même un certain intérêt pour l’autodétermination. Je me demande donc à quel point l’un peut cheminer sans l’autre.
Ghislain Picard (GP): La question québécoise n’est pas vraiment au sommet de nos priorités, sachant en plus qu’on n’est pas au prise avec une urgence par rapport à ce débat-là. Pour ce qui touche notre réalité à nous, la démarche, que je vois un peu étapiste, converge effectivement pour tout le monde vers l’autodétermination, mais la question c’est beaucoup plus de savoir comment y arriver, et surtout, par où on doit commencer.
À mon avis, il y a des mesures importantes à prendre au niveau national [canadien] et au niveau des communautés pour faire en sorte que les fondations soient assez solides pour passer à l’autre étape qui est celle d’aller chercher des pouvoirs accrus dans d’autres secteurs, notamment les secteurs vraiment névralgiques (votre référence à ce qu’ont fait les Attikamekw est un bel exemple), mais je pense aussi aux infrastructures, notamment le logement, qui est une autre priorité où on est de toute évidence en perte de terrain.
Cela dit, on ne remet aucunement en question l’autodétermination, non. Ça a beaucoup évolué dans le dernier quart de siècle au niveau international et on ne voudrait certainement pas reculer.
JG L’important donc, c’est que ça doit se faire à un rythme qui respecte celui des communautés?
GP Oui. On est en période électorale au niveau national [canadien] et l’APN (Assemblée des Premières Nations), comme à chaque élection, se fait beaucoup critiquer. Ces temps-ci la critique principale, c’est « vous n’allez pas au rythme des communautés », « arrêtez de suivre l’agenda du gouvernement fédéral » et « soyez à l’écoute ». Au niveau régional [québécois], le même principe s’applique.
Ça représente un défi intéressant, de concilier l’ardeur des communautés qui sont un peu mieux nanties et la situation des communautés peut-être plus isolées qui ont moins de l’expertise qu’il faut pour se donner les moyens nécessaires dans certains secteurs. Cette réalité-là nous fait revoir de façon constante notre démarche pour faire en sorte qu’on puisse empêcher l’espèce de stagnation des communautés plus avancées, et en même temps permettre aux autres communautés de faire le rattrapage nécessaire.
JG Justement, Viviane Michel, lors du même panel, nous expliquait que chaque fois qu’on a à travailler ensemble, y a des délais trop rapides qui ne permettent pas de consulter les communautés et que les représentant·e·s des communautés ressentent souvent qu’ils ou elles ont un peu « la corde au cou », pour reprendre son expression.
J’ai peur que le mouvement indépendantiste vous mette un peu dans une telle situation, quand il va lui-même saisir sa fenêtre d’opportunité vers l’autodétermination. En s’asseyant ensemble selon des modalités que les Premiers Peuples auront déterminées, envisagez-vous que ce soit possible de trouver un moyen pour que la nation québécoise progresse dans son projet et atteigne son objectif d’indépendance, et qu’à travers ça les Premiers Peuples puissent avancer à leur propre rythme, vers l’objectif semblable d’autodétermination?
GP Je pense que le défi qui se présente à nous c’est de déterminer un peu sur quelle base le tout prendra forme. J’ai toujours insisté sur l’urgence qu’on assure la mise à niveau nécessaire au niveau de nos communautés par rapport à l’environnement québécois, l’environnement canadien, et même l’environnement international, pour s’assurer que nos communautés puissent jouir des mêmes opportunités aux niveaux social, économique et autres.
Il y a la question des traumatismes passés qui traversent les générations avec laquelle il faut négocier aussi. Il faut se doter d’un processus qui permette une reprise en main de notre communauté, mais aussi des individus qui la composent, puisque c’est la base qui constitue le bien fondé de la démarche politique d’autodétermination. Si la base n’est pas solide, la démarche sera toujours remise en question, modulée selon les tendances du jour.
Ceci étant dit, il y a certainement une possibilité d’avoir un espèce de dialogue sociétal entre Québécois et Premières nations. Je pense cependant que la notion d’indépendance du Québec se passe à un autre niveau et qu’il y aura d’autres considérations, notamment la question territoriale. J’en parle parce que je sais que du côté du Parti québécois (PQ), la question territoriale demeure extrêmement préoccupante, ce qui est peut-être moins le cas avec Québec solidaire (QS). Même avec QS, on n’est même pas rendu à l’étape d’établir vraiment un dialogue; on y va de façon ponctuelle à la lumière des dossiers qui nous confrontent auxquels on réagit. Mais du côté du PQ, on est à une bonne distance du confort par rapport à la question territoriale. Ça va être un gros morceau.
Le territoire
JG La question du territoire est effectivement épineuse. Tous les paliers de gouvernement à travers les années l’évitent le plus souvent possible, l’utilisent même je dirais parfois pour créer de la division. J’ai lu quelque part qu’il y avait environ 50 négociations ou revendications en cours au sujet du territoire au Québec seulement, est-ce que c’est possible de tracer les grandes lignes des demandes faites par les communautés?
GP Jusqu’à maintenant ce sont les cours qui ont ramené le gouvernement à l’ordre sur ses obligations, et ce depuis la Convention de la Baie James et du Nord du Québec (CBJNQ). Je ne crois pas qu’on puisse continuer avec des processus de négociations semblables à celui de la CBJNQ, où les nations se retrouvent collées au pied du mur. Pour moi une porte doit s’ouvrir sur une autre ère de discussion.
Selon moi ce que les communautés vont rechercher, c’est à avoir un meilleur accès au territoire, à aller au-delà de la simple consultation pour les projets de développement et à faire en sorte que les Premières Nations, soient, sur un territoire donné, incontournables. Les nations vont continuer à insister sur le fait qu’elles ne sont pas contre le développement, mais que ça dépend de la façon que ça se passe. L’actuel gouvernement du Québec et l’actuel gouvernement fédéral considèrent les Premières nations et leurs prétentions territoriales comme étant négligeables. Malgré la Déclaration des nations unies sur les droits des peuples autochtones, malgré les récents, et les anciens, jugements de la cour suprême qui confirment les obligations des gouvernements actuels, précédents et futurs, on a l’impression que les gouvernements cherchent toujours à se défiler de cette responsabilité ou pire encore à lire certains jugements, certaines décisions et certaines avancées au niveau international selon une interprétation très étroite, qui les avantage chaque fois. C’est là qu’on continue de notre côté à les accuser d’avoir cette espèce d’idéologie colonialiste qui semble perdurer.
JG C’est sûr qu’il y a un grave manque de volonté là-dedans. Je pense que les gouvernements ne sont pas prêts à laisser aller leur contrôle sur le territoire, mais c’est vrai aussi que c’est une question complexe. Moi qui habite à Québec, par exemple, si j’entre mon adresse sur territoire-traditionnel.ca, je me rends compte que je suis sur le territoire de 8 nations différentes, dont 4 qui sont des nations reconnues ici au Québec. Ce chevauchement des territoires est souvent invoqué pour expliquer la lenteur des négociations qui ont lieu depuis plus de 40 ans, (notamment avec les peuples innu et attikamekw) et ça a aussi créé des conflits entre certaines nations. Comment on peut s’assurer donc que les différentes nations, quand on parle de territoire, ne perdent pas au profit d’une autre qui aurait, par exemple, plus de moyens pour poursuivre des procédures judiciaires ou autres?
GP Je pense effectivement que les gouvernements se défilent un peu trop facilement de leurs responsabilités. Pour moi la lenteur des négociations due à la réalité du chevauchement des territoires est une porte de sortie un peu trop facile. Rien n’empêcherait le gouvernement d’avoir des accords sur un territoire donné là où il n’y pas de contentieux territorial entre les Premières nations. On pourrait très certainement y aller de cette façon là.
Quant aux litiges sur la question territoriale entre certaines nations, ça devient de plus en plus fréquent. Mais il y eu récemment une entente entre les nations crie et innue (principalement la communauté de Mashteuiatsh) pour l’utilisation d’un territoire commun. Ça vient un peu atténuer les différends qui remontent à 1975, depuis la signature de la CBJNQ et qui perdurent encore aujourd’hui. Je crois comprendre qu’il y a aussi des discussions avec d’autres nations qui auraient pu être affectées par la convention au niveau territorial. Il s’agit donc de vraiment pousser l’exercice diplomatique entre les nations et de voir comment on peut se donner des bases qui produiront un meilleur dialogue et surtout une meilleure compréhension de l’identité territoriale d’une nation ou d’une autre. Ces rapprochements-là sont possibles.
La jeunesse autochtone
JG Récemment, à l’émission Sans réserve, vous disiez constater que les jeunes ont moins de confusion dans leur identité que les gens de votre génération. J’aimerais vous entendre là-dessus, à savoir comment vous expliquer le phénomène et qu’est-ce ça pourrait vouloir dire pour le futur?
GP Je pense que les jeunes aujourd’hui, et c’est beaucoup dû à leur environnement, sont beaucoup moins intimidés et ont un réflexe beaucoup plus facile par rapport à ce qu’ils sont aux niveaux identitaire, culturel et linguistique. Ils sont beaucoup plus confortables devant l’idée qu’ils peuvent adhérer à la société autour d’eux sans nécessairement mettre de côté leur caractère particulier. L’identité n’est pas remise en question: « je sais qui je suis », « je connais mon histoire ».
Ma génération à moi ressent beaucoup plus une pression de faire des choix, de tourner le dos à ce que nous sommes, à notre identité, pour abonder dans le sens de la majorité. On sort d’une génération où l’histoire des Premiers Peuples a longtemps été négligée et gardée à l’ombre.
Aujourd’hui, on constate que la question autochtone est incontournable sur plusieurs fronts et ça reflète ce que les jeunes vivent. Il y aussi toute l’influence qu’ils exercent les uns sur les autres. Ils sont extrêmement bien connectés, alors que pour nous, les contacts étaient sans doute moins fréquents.
Du côté politique, on était limité aux organisations politiques qui existaient à l’époque, qui étaient largement critiquées, et qui étaient trop loin de la base.
Les jeunes aujourd’hui réussissent à s’identifier aux organisation politiques existantes, mais se gardent bien d’abonder uniquement dans le sens des positions de ces organisations-là, parce qu’ils et elles jugent avoir le droit à leur opinion et l’expriment ouvertement sans ambiguïté.
Sur la question de l’indépendance du Québec, qui fait partie du paysage politique au Québec depuis plusieurs années et sur laquelle on a été appelé à réagir lors du dernier référendum (un peu moins lors du premier), les principes qui avaient été exprimés à ce moment-là demeurent les mêmes aujourd’hui, même si l’option est peut-être un peu dormante. Les Premières nations auront à décider pour elles-mêmes. Peut-être même encore plus aujourd’hui: les jeunes des Premières nations vont définitivement prendre eux-mêmes les décisions quant à leur avenir, et uniquement en fonction de leurs priorités, pas de celles d’une autre société.

Photo Presse Canadienne